page 36 - Numéro 271 du 8 juin 2012
Abonnement gratuit sur
RiskAssur-hebdo
- Le Magazine professionnel des Risques et des Assurances
Reportage
De fait, la mise en cause des indicateurs de la croissance
économique n’est pas vraiment nouvelle, mais les criƟques
ont pris un sens nouveau avec la montée des préoccupa‐
Ɵons en maƟère d’environnement et de « soutenabilité ».
C’est en parƟculier dans les pays développés que l’écart
entre les mesures et la percepƟon par les citoyens s’accroit
tant en ce qui concerne l’acƟvité que leur niveau de vie.
C’est pour cela que certains organismes internaƟonaux
comme l’ONU, l’OCDE ou le BIT on entrepris des réflexions
pour développer des indicateurs plus perƟnents pour pren‐
dre en compte dans la mesure la résilience à long terme des
sociétés et des organismes en intégrant la soutenabilité
dans son accepƟon la plus large en intégrant les impacts
sociaux et écologiques.
C’est en 2008 que la France a installé une
« Commission sur
la mesure des performances économiques et du progrès
social »
dont la présidence a été confiée à un Prix Nobel
d’Economie, le Professeur Joseph SƟglitz avec pour mis‐
sions de déterminer les limites du PIB en tant qu’indicateur,
d’évaluer les problèmes posés par sa mesure, et de réflé‐
chir à la définiƟon de nouveaux indicateurs de richesse. Le
rapport de la commission rendu public en novembre 2009
reƟent que :
♦
L’indicateur actuel mesurant le PIB devrait être
modifié pour ne pas se limiter à la producƟon
marchande et prendre en compte davantage la
consommaƟon, la richesse et les revenus ;
♦
Les indicateurs non monétaires visant à évaluer le
« bien‐être » (qualité de vie des individus, sécuri‐
té physique et économique, etc.) qui existent déjà
devraient être valorisés ;
♦
De nouveaux indicateurs permeƩant de mesurer
la soutenabilité, non limiter à l’aspect environne‐
mental mais incluant une perspecƟve financière
et/ou monétaire restent à développer.
Et pour conclure… rendez‐vous en 2014 !
Si ceƩe nouvelle version du rapport ne bouleverse pas les
tendances lourdes de la version précédentes de 2008, il
n’en est pas moins vrai que le « retour d’expérience » des
quatre dernières années demande à tout les moins des
ajustements que les rédacteurs ont effecƟvement intégrés.
On peut même imaginer que certains développements en
cours apportent des débuts de confirmaƟon.
En Afrique, par exemple, la Chine est devenu le premier
partenaire économique du conƟnent dès 2009 après un
long cheminement de plus de trente ans. Depuis lors, elle
veille à se créer et se maintenir une image d’amie de
l’Afrique en poursuivant une poliƟque d’approfondisse‐
ment systémaƟque de ses liens techniques et médiaƟques
avec les gouvernements africains pour luƩer contre les mé‐
dias trop criƟques à l’égard de partenariats trop souvent
déséquilibrés. Bien entendu, l’argument principal pour dis‐
créditer les média trop curieux ou trop criƟques est l’ana‐
thème de « néocolonialisme ». Ce n’est pas la voie de la
présence militaire que la Chine à choisi, mais la voie du
« soŌ power » en mulƟpliant les bureaux d’informaƟon en
Afrique de façon à veiller à ce que le média locaux donnent
une image
« fidèle à la réalité »
des acƟvités chinoises en
Afrique et
« éviter les nouvelles négaƟves »
selon les sou‐
hait du chef de la propagande du ParƟ Communiste Chinois
(2).
Il est vrai qu’il n’y a rien qui pousse plus à la modesƟe en
maƟère de prospecƟve que le regard dans le rétroviseur. En
1981, on se souvient combien l’élecƟon de François MiƩer‐
rand avait agité les cercles conservateurs et les observa‐
teurs internaƟonaux épouvantés par la parƟcipaƟon d’un
quarteron de communistes au premier gouvernement Mau‐
roy. Dans une tribune publiée dans le Monde du 27 mai
1981 Jacques Ellul, sociologue, anarchiste et théologien,
prenait le contrepied de la « pensée dominante » en esƟ‐
mant que
« rien de fondamental dans les tendances fonda‐
mentales de notre société ne sera modifié. »
pour préciser
plus loin que soutenir la croissance économique
« consƟ‐
tuerait une soƫse majeure »
puisque « la
qualité de la vie
est rigoureusement
contradictoire avec l’accroissement de
la producƟon industrielle et l’industrialisaƟon de l’agricul‐
ture. »
Mais qui a entendu Jacques Ellul à l’époque, et qui l’écoute
aujourd’hui même à part quelques universitaires qui vont
célébrer le cenƟème anniversaire de sa naissance en orga‐
nisant deux colloques(3). Il semble que sa peƟte musique,
et celle des penseurs radicaux de sa généraƟon commence
à se faire entendre en parƟculier dans les réseaux sociaux
mais elle ne couvre pas encore le bruit assourdissant de la
pensée économique unique !
Professeur Jean‐Paul Louisot
Université Paris 1 Panthéon‐Sorbonne
Directeur Pédagogique de CARM_InsƟtute
(Suite de la page 35)
1 - BRIC – Brésil, Russie, Inde, Chine – + Mexique, Turquie & Indonésie
2 - Voir l’article de Mohamed Keita, « L’épine chinoise dans le pied Africain », Courrier International n° 1124 p. 39
3 - L’un à l’EHESS était organisé à Paris le 30 mai 2012, et l’autre à l’Université de Bordeaux les 7 & 8 juin.